Entretien avec la créatrice des Editions du Ricochet, Marguerite Tiberti.
(Rappelons que les éditions du Ricochet sont installées à Nice.)
OA – Qu’est-ce qui t’a amenée à être éditrice ?
MT – J’ai toujours aimé lire, et au-delà de la lecture, après mes études scientifiques, j’ai développé une culture de lectrice pour Science et Vie où j’étais journaliste. J’ai eu la chance de bénéficier de l’expérience d’excellents rédacteurs en chef, qui lisaient mes papiers et me demandaient parfois de les revoir ; j’ai appris là une forme de justesse, j’ai appris ainsi à revoir l’articulation d’un texte, à le construire. Tout cela m’a appris à lire encore mieux. Puis j’ai remarqué que j’étais attirée par la manière dont les maquettistes mettaient en valeur les textes. J’aimais bien le travail intellectuel mais artisanal aussi ; le métier qui correspondait le mieux à ces deux aspirations (penser et faire, réaliser concrètement), c’était éditrice.
OA – Tu t’es lancée sur une inspiration, et avec cette prise de conscience.. ?
MT – Oui, je reconnais qu’il y avait de l’enthousiasme mais une certaine innocence à le faire. Et heureusement que je l’ai fait. Sachant aujourd’hui ce que je sais, et l’évolution de l’édition, je n’aurais peut-être plus la même naïveté.
OA – Quels ont été tes choix, au départ ?
MT – J’ai d’abord voulu créer une collection scientifique ; donner des nouvelles des découvertes scientifiques d’aujourd’hui. Puis j’ai vite vu que d’autres le faisaient déjà. Ce que je pourrais apporter ne serait pas très original. Dans la littérature, on apporte toujours quelque chose, de par sa subjectivité, ses passions personnelles, ses goûts tout simplement. La motivation est tombée, pour le projet scientifique initial, mais les textes qu’on m’a amenés, sur le plan littéraire, m’ont incitée à avancer dans l’espace littéraire.
OA – Comment t’est venue l’idée de créer la petite collection « 13, rue… » ?
MT – J’avais déjà publié quelques ouvrages d’auteurs (Michel Francesconi, Françoise Laurent, Arlette Fétat, Jean-Jacques Marimbert), j’avais du mal à les défendre, et à me défendre comme éditrice : nous étions tous des nouveaux, eux dans la publication, moi dans l’édition. Au travers des Salons du livre et du Festival des Plumes Rouges que j’avais créé, j’ai fait la connaissance d’auteurs confirmés (toi, Pouy, Jean-Claude Izzo) et profitant de l’élan d’enthousiasme, de la générosité des uns et de la confiance générale, j’ai voulu proposer une aventure, ce concept de roman collectif… En fait, c’était quelque chose d’unique, et cela le reste.
OA – Mais pourquoi as-tu arrêté la collection ?
MT – C’était une expérience nourrissante, mais fatigante aussi, parce que très originale, et il me fallait plus d’auteurs confirmés, qui s’impliquent vraiment, qui se sentent concernés, pour tenir dans la durée. Au sixième de la collection, je ne m’amusais plus. Or tout de même, le plaisir est une composante essentielle de ce genre d’aventure éditoriale…
OA – Et la tentative poétique de ta maison ?
MT – J’ai voulu créer une collection de poésie des auteurs de roman noir, c’était hors normes, et on était totalement pionniers, alors. J’ai découvert que ces auteurs de roman noir avaient d’abord été des poètes. Il fallait jouer quelque chose qui était là de l’ordre de la rencontre de deux mondes, c’était du risqué, du non convenu. Avec Loin de tous rivages, de Jean-Claude (Izzo), on a fait 3000 chez nous et 30 000 avec l’édition en Librio… C’était plutôt bien. Mais à côté de cela, la plupart des tiotres d epoésie ne dépassait pas 300/400 exemplaires. Ce n’est pas si mal, d’ailleurs, mais cela restait trop confidentiel. Et la veine des poètes du « noir » n’était pas inépuisable…
OA – Donc, au bout de six titres pour le roman collectif « 13, rue… « (dont tu reconnais que 13, rue Saltalamacchia demeure le fleuron de la collection) et de sept titres en poésie, tu as senti un essoufflement…
MT – Oui, en parallèle, j’avais démarré un peu de littérature jeunesse, et là, je sortais des sentiers battus. Le goût, l’enthousiasme personnels jouaient beaucoup. Malou Ravella m’avait apporté une jolie chose. Des propositions sont venues. Stéphanie Heendrixen et Christiane Garel m’ont proposé un abécédaire. Je ne voulais pas, parce que tout le monde en fait des abécédaires, ce n’était pas original. ET puis j’ai réfléchi aux phonèmes, aux graphèmes, et nous avons fait un « phonèmecédaire », que nous avons retravaillé et intitulé le « Faunographe »… ça a été un grand succès.
OA – Ce qui revient chez toi, dans ce que tu dis de ton travail éditorial, c’est la quête d’innovation, d’originalité.. ?
MT – Oui, le plaisir est une composante énorme, une dimension importante de mon travail, …
OA - … et sans doute de ton rapport à la vie ?
MT – Oui, j’ai besoin de créer, et comme je te l’ai dit, d’allier l’intellectuel et l’artisanal. D’habitude, un éditeur accueille la création des autres, des auteurs, mais j’ai besoin d’innover, de proposer des idées, et de réaliser des choses concrètement belles, ça me comble bien sur le plan créateur.
OA – Comment as-tu pris la décision, et quand, de te spécialiser dans l’édition de la littérature jeunesse ?
MT – J’arrive aux 6ème du Collectif, au 7ème du poème noir, et je sens moins d’élan, de part et d’autre. Je venais de créer la collection des Galets, et le livre de Thierry Martin, Simon, avait remporté un Prix au Festival de Chambéry, il marchait bien. Mais là, il y a eu un tournant : l’écho des libraires a été clair, ils m’ont dit que huit livres par an, dispersés dans quatre secteurs, cela ne permettait pas aux lecteurs de repérer suffisamment nos publications, de nous situer. Quatre secteurs différents, c’était trop difficile, avec trop peu de titres annuels. Donc, (éclat de rire), je me rassemble entre moi et moi, je réfléchis, je ne peux pas redéployer une production sur 20 titres, …revoir la collection des 13 ? délocaliser ? ça ne tenait pas assez à cœur aux quelques auteurs et je n’avais pas assez de réponses des auteurs confirmés. Peut-être les libraires n’ont-ils pas joué le jeu ? En jeunesse, j’ai alors le succès du Faunographe… ça a répondu à un besoin…. Il y a eu 15 000 exemplaires, et encore 1000/2000 par an. Je venais d’avoir une réussite dans chaque secteur, mais il me fallait choisir. Je l’ai fait. En secteur jeunesse, j’arrive le mieux à me faire entendre et l’autre élément du choix, c’est que je suis une militante, il me faut partager, et d’abord la même langue. S’adresser aux jeunes enfants, c’est l’aboutissement d’une réflexion : alors se rejoignent le travail de réflexion …
OA - …sur la transmission ?
MT - …oui, et mes trois pistes : un travail intellectuel, un aspect manuel et le besoin de défendre des convictions. Sans tomber dans la surproduction. On reste trop souvent avec cette idée qu’on élimine des mots quand on s’adresse aux enfants. Donc, je ne vais pas tenir compte de cela, je ne veux pas. Parlons aux enfants comme à ce qu’ils sont, des personnes, gardons le langage et la langue. Il suffit de voir le travail poétique des enfants, quand ils essayent (le travail de Claudine Hunault, par exemple). Les enfants, Dolto l’a démontré, ont des angoisses métaphysiques, des problèmes existentiels, et cela je le pense aussi en tant que mère… Hormis la nostalgie, il n’y a pas à se limiter, ni dans la langue ni dans les sujets à aborder.
OA – Quels sont tes prochaines publications ?
MT – En mars 2006, un grand album Jour de vote dans la savane (de Sandrine Dumas et Bruno Robert), qui est un livre qui met en scène les élections et des prétendants, le Roi lion, candidat à sa réélection, la girafe, l’éléphant et… le crocodile végétarien ! Un livre de poésie, Mine de trombines, écrit par Myriam picard et illustré par Valérie Dumas, et en avril 2006 : Du Vent dans les plumes, et Vos cartes du jardin, deux petit livres qui complètent une série sur les saisons, les deux sont de Peggy Campel et Peggy Caramel. Tous les livres sont dans le catalogue.
OA – Un dernier mot ?
MT - Notre vie future dépend de notre capacité à faire des choix.
(Pour une éditrice qui n’a cessé d’en faire, à travers des orientations et des renoncements, c’est donc fondé sur une expérience de vérité.)
Propos recueillis par Olympia Alberti"> |